Environnement
Hécatombe en eaux troubles

Isabelle Doucet
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Eric Rodamel se bat depuis de longues années pour résoudre le problème de pollution de la rivière Save à Passins, qui a eu de dramatiques répercussions sur son élevage. 

 

Hécatombe en eaux troubles
Eric Rodamel, éleveur en agriculture biologique, a renforcé son troupeau allaitant avec des vaches de race aubrac. 

« Entre 2018 et 2020, j’ai perdu au total 18 bêtes dont 15 veaux. Au début, j’ai eu du mal à comprendre ce qui se passait. »
Eric Rodamel est polyculteur-éleveur à Passins. Il travaille en agriculture biologique.
Après avoir eu un élevage laitier pendant de nombreuses années, il s’est orienté vers les bovins allaitants. Son troupeau est composé de vaches de race charolaise, complété récemment par des aubrac « plus résistantes ».  

« Il faut faire quelque chose »

La cause de ses ennuis, Eric Rodamel l’a finalement identifiée et a tout fait pour y remédier. Il s’agit de la pollution du ruisseau de Crevières qui coule le long de son exploitation.
Si son troupeau est désormais à l’abri, pour autant, l’agriculteur lanceur d’alerte ne comprend pas pourquoi rien n’a été fait alors que le problème est connu et qu’il s’agit d’une question de santé publique et de préservation des espaces naturels.
« Il faut faire quelque chose », ne cesse-t-il de répéter.  

« Les veaux tombaient d’un seul coup »

L’éleveur constituait son troupeau allaitant, misant sur la performance grâce à la génétique, lorsque le développement de son exploitation a été entravé par ce problème lié à la pollution de la rivière.
Eric Rodamel insiste : les animaux ne vont pas à la rivière, et ne font que la traverser pour accéder aux parcelles. C’est à ce moment-là qu’ils ont été exposés au risque.

« Je me demandais pourquoi les veaux disparaissaient entre leur naissance et l’âge de 15 jours, sans présenter aucun symptôme. Ils tombaient d’un seul coup, se remémore l’éleveur. J’ai aussi perdu deux vaches de plus de 5 ans. »
L’autopsie réalisée par le vétérinaire du Nord-Isère a révélé un choc septique.
Des analyses effectuées sur fèces révèlent à leur tour la présence de bactéries Escherichia coli et Proteus ainsi qu’un coronavirus. 
« C’est grâce à l’intervention et à l’écoute de la vétérinaire du GDS que les choses ont avancé », poursuit Eric Rodamel. Le GDS a aussi effectué des analyses de l’eau de la rivière qui révèlent une « mauvaise qualité bactériologique » avec la présence de germes dont certains « confirment une contamination d’origine fécale ».

Un préjudice considérable

« Nous suspections un problème de qualité de l’eau », confirme la vétérinaire Laura Cauquil.
Sur place, outre les analyses, l’équipe du GDS décide de remonter à la source du problème, soit une canalisation d’eaux usées endommagée et la lagune qui a tendance à déborder dans le ruisseau puis la Save en cas de surcharge.


« Nous avons d’un côté des analyses qui montrent une mauvaise qualité de l’eau et de l’autre des pertes sur le bétail. Ce sont des indices : une mauvaise qualité peut entrainer ce phénomène, mais nous ne sommes pas habilités à faire une expertise, nous n’avons pas autorité pour établir la causalité », tient à rappeler la vétérinaire. 
Fort de ces suspicions, le groupement de défense sanitaire vient en aide à l’éleveur avec une « caisse coup dur », soit des indemnités destinées à épauler en cas de gros pépin ponctuel et un certain nombre de mesures associées.
« L’éleveur avait de lui-même mis en place des clôtures autour du ruisseau pour que les vaches n’y aient pas accès et sorti les mères porteuses des bactéries », souligne la vétérinaire.
Eric Rodamel, en plus de la mortalité survenue dans son troupeau a dû en effet se séparer de six mères charolaises qui ne pouvaient pas être traitées pour leur pathologie en agriculture biologique et dont le lait contaminait les veaux et entrainait leur mort.
Le préjudice subi est donc considérable entre la perte des bêtes (plusieurs milliers d’euros), l’investissement dans les clôtures pour clore la rivière et le projet de pose de buses pour créer deux points de passage.  

Ce qui étonne la vétérinaire, ce sont les délais d’intervention très longs qui dans un premier temps avaient été annoncés par les élus alors qu’il semble que le problème soit connu de longue date.
« Ce problème de station va au-delà de l’élevage, c’est une question de santé publique », insiste à son tour la vétérinaire.  

Saturation de la lagune

Car la station de Passins épure les eaux par lagunage. Une technique vertueuse mise en place dans les années 70 mais qui peut s’avérer désastreuse en cas de surcapacité ou de défaut d’entretien.
« La lagune est saturée en dehors des problématiques de tuyaux percés en plusieurs endroits. J’ai 1,76 ha de parcelle inutilisable. J’ai fait plusieurs courriers aux élus. Il faut dire que la lagune était dimensionnée pour un certain nombre d’habitants ».
Or le secteur s’est beaucoup développé provoquant la saturation des installations.
L’association de protection de l’environnement Lo Parvi s’est aussi largement émue de cette situation dégradée.


Il faut dire que le ruisseau de Crevières alimente la rivière La Save et son espace naturel sensible. 
En dépit de ces alertes, les choses ont peu bougé ces dernières années, jusqu’au changement des équipes municipales en 2020.
« Nous sommes bien conscients du problème et nous mettons tout en œuvre pour trouver une solution », plaide Maria Sandrin la nouvelle maire d’Arandon-Passins.
« Je prends connaissance du sujet », explique à son tour Jean-Yves Brenier, le président de la communauté des Balcons du Dauphiné élu en juillet 2020.
L’intercommunalité, qui regroupe 27 communes, a repris la compétence eau et assainissement en 2020. Elle a aussi la compétence Gemapi(1). Et des canalisations d’eau usées qui débordent dans un ENS, ça fait désordre.
Mais, il semble que jusque là, la question n’a jamais dépassé les limites de la commune et de la régie des eaux.

Raccordement d'ici 2022

« Les services ont réagi en urgence en manchonnant le tuyau cassé », reprend le président qui a aussi commandé l’inspection de toute la canalisation par caméra.
« La lagune et le transfert d’effluents vont être supprimés et le réseau d’assainissement va être raccordé à la station d’épuration de Morestel », annonce-t-il.
Entre temps, les travaux sont devenus prioritaires et programmés pour 2022.
La communauté de communes se dit face à un programme de rattrapage de 10 ans de l’entretien du réseau et d’investissements de plusieurs millions d’euros.
Le chantier consiste à raccorder d’abord Arandon à la station d’épuration de Morestel, puis à intervenir sur le réseau de Passins afin d’éviter le mélange des eaux claires et des eaux usées pour prévenir les débordements de la lagune et enfin, la création d’un poste de relevage et le raccordement du réseau de Passins à Step.
« La situation est plutôt grave, reconnaît le président de la communauté de commune, mais nous nous en occupons, nous avons une solution. »
Il assure mettre tout en œuvre pour couvrir les 18 mois restant sans nouveau débordement jusqu’au raccordement définitif. Afin que les eaux de la rivière ne présentent enfin plus de risque ni pour les animaux, ni pour les humains. 

(1) Gemapi : Gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations